On dirait une invasion ! Des centaines de champignons ont envahi le terrain du camping en une scène colorée de pieds et chapeaux aux formes étranges. Comme un collier de perles cassé, les champignons des prés émergent de l’herbe humide. Un peu plus loin formant un cercle, des clitocybes attendent patiemment le moment où la grande sorcière de la forêt ou une fée corrézienne arrivera, au milieu, silencieuse, pour expliquer le travail de la saison froide. Les coulemelles voisinant avec les amanites tue-mouches et les bolets, que nous ne connaissons pas tous par leurs propres noms, se soucient peu de l’odeur de cadavre pourri de leur collègue l’anthurus d’archer qui joue la vedette avec ses tentacules rouges comme celles d’un calmar. Sur le terrain de cross où les enfants s’amusent naturellement, reste une petite bicyclette abandonnée sous l’arbre immense. Juste devant la porte “ Gnome “, un petit campeur se cache, ne souhaitant pas que ses vacances se terminent, c’est bien possible !
La plupart des enfants ne sont pas du tout heureux que l’heure du départ ait sonné. Impossible de dire adieu à une période de liberté et de détente. Impossible de quitter les nouveaux amis et les animaux du camping. La chienne la plus heureuse du monde Imaya a été pendant toute la saison, adorée, gâtée et gratifiée de milliers de bisous. Elle a supporté patiemment les marques d’affection et elle évalue déjà quels campeurs vont rester encore un peu pour lui fournir ses délices préférés. Sur le séchoir il reste une grande serviette verte oubliée, une chaussette blanche lui tenant compagnie. Sur une branche pointue d’un pin, une brosse à vaisselle se balance. Quel endroit bizarre pour cet ustensile de cuisine ! L’image me rappelle un événement survenu il y a quelques années :

La haute saison se terminait tout doucement avec le départ de plusieurs campeurs pour qui les vacances touchaient à leur fin. Comme personne n’avait envie de cuisiner après une journée de nettoyage, démontage et chargement des valises, ce fut une bonne idée d’étendre ses jambes fatiguées sous les tables bleues de la terrasse. L’état d’esprit des campeurs était plutôt morose. Dur de quitter une période de relax et de détente en pleine nature où le monde s’arrêtait de tourner pour un petit moment. Même avec la présence des iphones, tablettes et télévisions, indispensable pour contacter les amis, la famille et finalement, jeter un oeil de temps en temps sur l’actualité mondiale, l’esprit des vacances ne pouvait pas pâtir de tous les problèmes de notre globe. Seules les odeurs émanant de la cuisine étaient capables de remonter le moral légèrement déprimé des vacanciers partants. Une dernière fois, le confit de canard accompagné de ses pommes fruits caramélisées et ses pommes de terre rôties dans la graisse de canard décorait la table, voisinant avec l’entrecôte de vache limousine, tendre et savoureuse. “ Petit Blanc “, notre chienne durant cette période était chouchoutée par tous les vacanciers. Elle venait chercher des restes, que tous les convives lui glissaient avec plaisir sous la table. La nuit couvrait le pays d’un voile de velours gris. Les étoiles dans le ciel bleu foncé brillaient comme les petites lumières des emplacements du camping où l’on buvait un dernier verre, ensemble avant de se coucher. Echange des adresses e-mails et numéros de portables. Prudente, je fermais la porte des sanitaires. Tout va bien, pensais-je ! Devant l’évier la dernière campeuse lavait sa vaisselle. Pour elle aussi l’heure du départ approchait. Je lui tapotais doucement sur l’épaule en remarquant que son visage brillait bizarrement. De grosses larmes coulaient de ses joues dans le bac à vaisselle et se mélangeaient à la mousse. Elle me regardait tristement mais faisait des efforts pour montrer un petit sourire. Stupéfaite, je la pris dans mes bras. Elle pleura quelques instants et se calma en gémissant. “ Je ne veux pas partir “, elle maugréait à voix basse en secouant la brosse tellement fort que la mousse volait dans ses cheveux. Un après-midi, alors que tout le monde s’amusait dans la piscine, elle resta toute seule pour lire en terrasse, elle me raconta sa triste histoire et sa maladie grave et me parla de ses peurs, ses douleurs et des changements dans sa vie. Son traitement n’était pas encore fini. Les vacances n’étaient seulement qu’une petite pause. Beaucoup de séances d’irradiation l’attendaient à son retour. “ Je me sens si bien ici “ souffla-telle doucement. “ Pas de blouses blanches, ni de spécialistes ou d’analyses de sang. J’ai passé des heures heureuses sans penser à la maladie. Je me sentais en bonne santé. Demain je rentre, retour à la réalité “. A ce moment, c’était à moi de dire quelque chose mais je n’osais pas. Je ne trouvais pas de mots pour une telle situation. “ Bon courage “ ou “ porte-toi bien “ ne me semblaient pas des mots assez forts. Je pouvais seulement mais simplement la consoler pour un petit moment. “ As-tu accumulé assez de forces ici pour la période qui vient ? “ demandais-je. “ Ah oui !” répondit-elle, résolue. “ Ah oui ! je ne vais pas me laisser faire ! “ dit-elle en secouant la tête avec fierté. Ses yeux brillaient d’un feu énergique. Elle serra le bord du bac, sa vaisselle propre sous un bras, se tourna vers moi et m’embrassa une dernière fois avant de disparaître dans la nuit. Petite femme courageuse. La brosse resta dans un coin de l’évier. Un fil de mousse restait dans ses poils raides. En tapant un petit coup sur la brosse dans l’arbre, je reviens dans le présent.

Imaya ramasse les petits bouts de brouillard sur sa truffe. Elle secoue la tête et me regarde curieuse. “ On va jouer ? Avec cette brosse ? Oui, on va jouer !”. Tout l’hiver. On va se promener. Travailler dans le jardin. Restaurer ce qui est à restaurer. Réfléchir aux bons plans à venir et les réaliser. Mais avant tout on va essayer de garder la santé et la forme pour retourner au travail en pleine forme la saison prochaine. Un travail qui est fait avec plaisir n’est pas de travail… n’est-ce-pas ?